Magotteaux victime du « libre » marché avec la complicité du monde politique wallon

Le groupe Sigdo Koppers, popriétaire du groupe Magotteaux, vient d’annoncer que l’usine Magotteaux n°1 de Vaux sous Chevremont va être mise sous cocon. Plus de 80 travailleurs sont donc en chômage technique. Et l'inquiétude plane pour les 300 autres travailleurs de l'entreprise. C’est un nouveau drame social et industriel dans notre région. Mais quelle en est la raison ?

Magotteaux Liège fait partie du groupe Magotteaux qui appartient à la multinationale chilienne SK. Ce groupe est bénéficiaire. Largement même. Il fait 135 millions de dollars de bénéfices nets en 2015. Soit un bénéfice en croissance chaque année (sauf pour l’année 2013), malgré la crise, depuis 2008. 

80 emplois menacés malgré des bénéfices en forte hausse

Les bénéfices sont tellement importants que les actionnaires ont reçu comme cadeau plus de 66 millions de dollars de dividendes en 2014 et 71 millions en 2013… Visiblement, la multinationale n'a pas de problème financier. Bien au contraire. Vu l'annonce, on pourrait s’attendre à ce que ce soit la division Magotteaux, rachetée en 2011 par la multinationale chilienne, qui soit en difficulté. Mais ce n’est pas le cas non plus. Les comptes de SK indiquent pour 2014 un bénéfice  de 37 millions de dollars pour la division « Magotteaux International Group » contre 13 millions de dollars en 2013. La filiale « Magotteaux financial center » faisait elle un bénéfice de 6 millions de dollars en 2014 contre 5 millions en 2013. Le groupe magotteaux et ses actionnaires se portent bien. A l'exception de la branche « Magotteaux Liège » qui ne tire pas les bénéfices vers le haut. Pour l'année 2014, la perte annoncée est de plus de million de dollars. Mais est-ce que c'est cela qui doit justifier la mise sous cocon de l'usine n°1, les menaces directes sur les 80 emplois et les craintes sur les 300 autres emplois qui dépendent des deux autres usines du groupe à Vaux-sous-Chèvremont ?
Cette perte pourrait être largement compensée par les bénéfices des autres usines du groupe. Dès lors, pourquoi mettre l'usine n°1 sous cocon ? Le rapport annuel du groupe SK présenté par la direction de la multinationale aux actionnaires répond à la question : « Un minimum de 30 % de bénéfices liquides de chaque exercice doit être distribué chaque année à titre de dividendes aux actionnaires. Toutefois, le Comité de direction a l'intention de distribuer un pourcentage supérieur de 30 % ». Pour satisfaire la soif de profit des actionnaires, il faut donc faire du chiffre. 
A Vaux sous Chèvremont, dans la maison-mère du groupe Magotteaux, on produit essentiellement des boulets destinés à l’industrie minière et des pièces d’usine pour les cimenteries. La multinationale SK, au lieu d’utiliser la capacité totale de production de l’usine liégeoise (30 000 tonnes de production annuelle de boulets), a décidé de construire une usine de boulets en Thaïlande afin de diminuer ses coûts.  En effet, une tonne de boulet de Liège coûte 1050 € contre 800 € pour une tonne en provenance de Thaïlande. Avec les bénéfices obtenus par l’usine en Thaïlande, la direction de SK a décidé de construire une nouvelle unité de production au Chili. Mais SK ne vend pas beaucoup plus de boulets qu’avant. Conclusion ? On produit moins à Liège, le groupe décide de mettre sous cocon l’usine de Vaux sous Chèvremont et 80 pères de familles se retrouvent au chômage économique avec l’angoisse du lendemain. 

 … avec la complicité active du monde politique wallon

A l’époque des annonces de fermetures dans notre sidérurgie, nous avons aussi, avec le monde syndical, demandé que les autorités prennent leurs responsabilités pour sauver nos outils. Pendant deux ans, elles ont promis de tout faire pour y arriver. Puis les masques sont tombés. Le gouvernement wallon préférait accepter les décisions de Mittal plutôt que de prendre son courage à deux mains et sauver les emplois. A l’époque, ils avaient crié dans toutes les langues qu’ils regrettaient aussi ce capitalisme destructeur et ces vautours mais surtout, ils nous ont répété maintes fois qu’ils étaient impuissants. Qu’ils ne pouvaient rien y faire. Et bien, on peut dire qu’ils n’ont pas retenu la leçon.
Qu’elle ne fut pas ma surprise de voir, dans un extrait d’un journal télévisé thaïlandais qui relatait la visite princière dans ce pays en 2013, un visage inconnu des thaïlandais mais pourtant bien connu dans le bassin liégeois et dans toute la Wallonie. En effet, le 23 mars 2013, sous les projecteurs des caméras thaïlandaises, le ministre de l’économie Jean-Claude Marcourt venait visiter en grandes pompes la nouvelle unité de production de boulets thaïlandaise. Le directeur de Magotteaux y expliquait que "d’un point de vue coût, la Thaïlande est un pays très compétitif". Et le ministre Marcourt répliquait à un journaliste qui s’interrogeait sur les dangers de délocalisation que « si on continue à faire les efforts, je suis sûr que l'usine de Liège, par son savoir-faire, restera un joyau pour le groupe".
Dans le même temps, le groupe Magotteaux installait à Anvers un centre de stockage de boulets thaïlandais. Au sein même du groupe, on organisait la concurrence sur le marché européen entre les boulets liégeois vendus 1050 € la tonne et les boulets thaïlandais vendus 800 € la tonne. On aurait voulu liquider la production à Liège qu'on aurait pas pu faire mieux.
Et on organisait la répartition de la production entre les différents sites de façon à liquider le site liégeois. Dans le groupe Magotteaux, tous les sites capables de produire les boulets reçoivent des commandes qui vont bien au-delà de leur capacité moyenne. Tous sauf le site liégeois.

Mais pour qui roule Marcourt ?

Pour résumer donc, on a une usine liégeoise, au savoir-faire centenaire, qui se fait concurrencer dans son propre groupe par une autre usine dans un pays du tiers-monde où la production se fait à moindre coût. Le ministre wallon de l’économie visite en grande pompe cette usine en Thaïlande et demande aux liégeois de faire des efforts pour rester dans la compétition si on veut garder l’usine liégeoise. Dans le même temps, les boulets thaïlandais sont importés en Belgique… Il ne faut pas s'étonner que trois ans plus tard, on annonce la mise sous cocon de l’usine et 80 emplois sont menacés.
Il est donc parfaitement logique de se poser la question suivante : pour qui roule Marcourt ? Si la Région wallonne avait été actionnaire du groupe, on aurait pu éventuellement comprendre cette visite et cette réaction. Mais il n’en est rien. La Région wallonne a vendu ses parts (elle détenait 10 % du groupe) en 2011. Pourtant, le ministre encourage la concurrence interne d’une multinationale privée et met en danger les emplois à Liège tout en annonçant sans vergogne que ceux-ci vont devoir faire des efforts s'ils veulent maintenir leurs emplois. Ce n’est donc pas pour les travailleurs liégeois que roule le Ministre. 
Mais pour qui alors ? Il suffit de voir qui est dans le conseil d’administration de Magotteaux Group pour comprendre. Maintenant que la multinationale chilienne SK a repris le groupe belge, on pourrait s’attendre à n’y trouver que des Chiliens. Et pourtant… Quelques capitalistes belges s’y trouvent aussi. C’est notamment le cas de Yves Noël, un richissime habitant de la province de Liège dont la famille possède une fortune de 96 millions €. C’est aussi le cas de quelques autres administrateurs de « Magotteaux International » ou de « Magotteaux finance », des filiales belges de Magotteaux Group où l’on retrouve quelques riches familles wallonnes habitant Lasne ou Beaufays. En fait, c’est eux que le Ministre Marcourt représentait en Thaïlande pour aller encourager le cercueil qui risque d’enterrer un joyau de notre industrie. Car en payant moins les travailleurs thaïlandais, les administrateurs belges gagneront plus. Au détriment de 80 travailleurs et de leurs familles. 
Entre le libéralisme et le socialisme de Jean-Claude Marcourt, il n’y a qu’un pas. Et le ministre de l’économie le franchit tout seul. Les représentants politiques qui défendent cette vision du socialisme ne sont en fait pas impuissants face à la violence du libre marché et à la destruction de notre industrie. Ils en sont les complices. Pire même, ils en sont les meilleurs représentants.

Les pouvoirs publics doivent défendre l’emploi … pas l’enterrer

Il ne faudra donc pas jouer les vierges effarouchées quand les travailleurs critiqueront ce « socialisme » qui n’en a plus que le nom. Il ne faudra pas non plus s’étonner lorsque les travailleurs demanderont aux pouvoirs publics et à la Région wallonne de tout faire pour préserver l’emploi à Liège. Le contraire serait incompréhensible. Nos travailleurs et notre industrie le valent bien. Et les pouvoirs publics doivent se démener pour sauver l'emploi coûte que coûte. 

Répartir la production pour sauver les emplois

Car sauver l'emploi chez Magotteaux est possible. Au lieu de surcharger les sites de production qui ont un coût moins élevé à la tonne, la direction, qui a les moyens financiers pour le faire, pourrait répartir équitablement la production sur l'ensemble de ces sites, sans toucher à l'emploi.

La direction pourrait aussi investir à Liège pour faire de l'usine historique du groupe une usine phare et la maintenir comme une unité de production performante.  La direction du groupe Magotteaux, encore en partie dans les mains d'administrateurs belges, pourrait choisir cette option. Ce serait le choix de la raison.

Damien Robert