L'interdiction de manifester à Liège est inacceptable : ce n'est pas la réponse qu'attendait les jeunes
19 octobre 2026
L'ordonnance de police émise par le bourgmestre Willy Demeyer interdisant de se rassembler à 3 personnes à Liège était en débat ce lundi 19 octobre au conseil communal de Liège. Sophie Lecron et Sofia Touhami sont intervenues pour dénoncer cette décision et rappeler qu'elle n'est certainement pas la réponse attendue par les jeunes en lutte. Voici le texte de leur intervention.
Monsieur le Bourgmestre, mesdames et messieurs les échevins, chers collègues,
Cela fait maintenant 22 mois que la lutte contre les gouvernements MR-Engagés bat son plein, et ne désemplit pas. La manifestation nationale du 9 octobre l’a encore montré : 50.000 personnes dans les rues à l’appel des syndicats. Travailleurs, travailleuses, étudiants, élèves, fonctionnaires, parents, secteur associatif, artistes. Le message est clair pour celles et ceux qui veulent l’entendre : Trop c’est trop. Arrêtez de venir chercher dans nos poches. Taxez les riches. Investissez dans l’avenir, les services publics, l’enseignement, dans la lutte contre le réchauffement climatique, dans l’emploi et pas dans des F-35 pour faire la guerre.
Quelle réponse cette jeunesse a-t-elle reçue ?
De la part du MR et des Engagés, celles et ceux présents à Bruxelles le 4 juin lors du vote anti-réglementaire* vous le diront : « de la répression et des gaz lacrymogènes ». Pour nos enfants, nos fils et nos nièces, élèves en secondaires, comme pour des milliers d’autres, ça été le choc. ‘Voilà la réponse à nos aspirations’. D’ailleurs, depuis lors, ils sont nombreux et nombreuses à emporter du liquide physiologique avec eux. Le même liquide physiologique qui peut leur valoir une arrestation.
Et à Liège ? Quelle a été la réponse de la majorité PS-MR-Engagés, et de son bourgmestre Willy Demeyer ?
Depuis 2 ans, le bourgmestre et son collège nous répètent ad nauseam « qu’on n’a pas le choix. Qu’il faut accepter. Qu’ils prennent leurs responsabilités » tout en appliquant docilement les conséquences des choix politiques posés par les partis, MR-Engagés, avec lesquels le PS est en coalition. Résultats : garderies payantes, parking payant, une taxe immondice et des documents administratifs de plus en plus chers et une tentative d’instaurer une taxe de 50€ pour manifester.
Entre temps, les jeunes ne reçoivent aucune réponse sur leurs revendications. L’échevine de l’enseignement prend des mesures pour ouvrir le dialogue dans les écoles qui relèvent de sa compétence. Mais pour l’ensemble de la jeunesse qui s’est levée, la réponse forte qu’ils reçoivent est inédite : une interdiction de se réunir et de circuler à plus de 3 dans la ville pendant 10 jours.
C’est la seule réponse reçue quand ils demandent que les autorités qui sont censées les représenter se battent avec eux pour que leurs écoles tiennent debout, que le chauffage fonctionne, que les fenêtres s’ouvrent correctement. C’est la seule réponse reçue quand ils demandent qu’on se batte à leurs côtés pour des transports en commun abordables, efficaces et qui leur permettent de se connecter à tous les autres jeunes de la ville et de l’arrondissement.
Aujourd’hui encore à ce conseil la majorité de propose aucun point en lien avec les revendications portées par les jeunes.
Je voudrais clôturer sur une citation qu’on a beaucoup vu passer ces dernières semaines, et qui en dit long. Bertold Brecht disait en effet “On dit d'un fleuve emportant tout qu'il est violent, mais on ne dit jamais rien de la violence des rives qui l'enserrent”
Nous pensons que la jeunesse doit être soutenue, écoutée, accompagnée et impliquée dans la construction de son avenir. Nous sommes convaincus qu’on ne peut pas avancer sans elle. Ne pas l’écouter, n’est pas une option.
Cela concerne les partis du gouvernement fédéral, régional ainsi que les partis représentés dans cette majorité PS-MR et Engagés.
Monsieur le Bourgmestre,
Cela fait 22 mois que la jeunesse s’est jointe au mouvement. Qu’elle refuse l’élitisme, qu’elle se bat pour que les études soient accessibles à toutes et tous et pas uniquement à celles et ceux qui peuvent se payer un minerval à 1200€. Une jeunesse qui veut un enseignement de qualité et qui est consciente que cela passe par de bonnes conditions de travail pour ses profs. Une jeunesse qui entend ses parents qui ne s’en sortent plus et qui bosse en plus d’étudier. Cela fait des mois qu’elle se bat. Cela ne date pas d’il y a 10 jours. Quelle réponse avez-vous proposé à ces revendications ? Un arrêté inédit interdisant les réunions de plus de trois personnes dans l’espace public.
Cet arrêté a créé un précédent jamais vu.
Démocratiquement, cette décision est disproportionnée.
La Ligue des droits humains l'a dit clairement : les arrestations et les interdictions sont disproportionnées, et elles risquent de dissuader massivement les enfants et les jeunes d'exercer leur droit de manifester.
Cette décision, prise par les autorités communales dans le feu de l’action, n’est pas sans rappeler la stratégie du choc théorisée par Naomi Klein, qui démontre que c’est à l’occasion de grands moments de tensions que les attaques du capitalisme contre la démocratie s’intensifient, que la loi du marché prenne la place des valeurs démocratiques auxquelles les citoyens et citoyennes aspirent.
Notons également qu’historiquement, comme le professeur Raxhon l'a rappelé, les interdictions générales de se rassembler sont rares. On en compte quelques-unes : sous l'occupation allemande pendant la Première Guerre mondiale ; pendant les grands mouvements sociaux de 1886 ; et à Liège, pendant la question royale, une interdiction à plus de trois personnes que le bourgmestre socialiste de l'époque, Paul Gruselin, avait refusé de signer. Les deux dernières occurrences ont donné lieu à des tirs et à des morts parmi les civils. Pendant les grèves de 1960-1961, en revanche, aucune interdiction de ce type n'a été prononcée.
Monsieur le bourgmestre, la seule réponse forte que vous avez apportée à cette jeunesse, c’est un arrêté d’interdiction de se réunir. Votre message, c’est la répression comme réponse face à la colère sociale.
Les décisions de police autour de ces événements sont alarmantes.
Les nombreux témoignages font état :
- de centaines d’arrestations dont un grand nombre concerne des mineurs
- de nombreux témoignages d’abus et de violences policières
- des arrestations sur base de motifs douteux comme le fait de détenir liquide physiologique, un masque chirurgical ou un keffieh
- des intimidations
- D’interventions et contrôle réalisés sans matricule visible, alors que c’est interdit
- du profilage : de nombreux témoignages font état de contrôles et d'interpellations dont les critères paraissent tenir à l'apparence : le faciès, l'origine supposée, la tenue vestimentaire.
- d’usage intempestif de gaz lacrymogènes, dans des quantités inouïes (on a été jusqu’à ne plus pouvoir distinguer les bâtiments publics au centre ville, on ne voyait plus à 5m), alors que les conséquences sur la santé peuvent être graves. Le gaz CS se métabolise en cyanure une fois absorbé.
- L’usage de nasses, qui, pour rappel, est une ingérence grave dans les droits fondamentaux des personnes, leur liberté d’expression, leur droit de manifester. Des personnes se sont retrouvées prises dans ces dispositifs sans rien avoir fait.
- Et encore ce weekend, un contrôle arbitraire “pour attitude moqueuse” d’un humoriste français buvant un verre dans le carré
Monsieur Demeyer, comme chef de la police, vous avez une responsabilité politique dans tous ces événements.
Il faut quand même pointer le deux poids deux mesures qui s’applique visiblement ici avec cet arrêté. Le 26 novembre 2025, pour la venue du président du MR et de la ministre Glatigny au Palais des Congrès, la Ville a mis en place un dispositif énorme pour garantir leur liberté d’expression : un périmètre de plus d'un kilomètre carré, des conteneurs, des chevaux de frise, des contrôles d'identité. Vous nous aviez alors expliqué que la tenue de cette conférence relevait d'un droit constitutionnel, et que le coût était partagé avec l'État fédéral. Quand il s'agit de garantir la liberté d'expression du MR, là vous mettez les moyens.
Notre propos n'est pas de dire que rien ne devait être fait face aux dégradations et aux petits commerçants. Mais en ratifiant cette ordonnance, le conseil communal validerait le choix d'une réponse générale là où des réponses ciblées étaient possibles. C'est ce que nous refusons.
Sophie Lecron et Sofia Touhami,
Conseillères communales PTB