Plan Stratégique Transversal de la Ville de Liège : la marchandisation de la ville se poursuit

Ce 30 septembre le conseil communal de Liège débattait du plan stratégique transversal de la majorité PS-MR. C'était l'occasion pour Sophie Lecron, cheffe de groupe PTB, de défendre une toute autre vision de l'investissement public et une vraie priorisation des politiques sociales et du logement social et public. Tout en apportant son soutien à plusieurs actions concrètes défendues notamment par le PTB dans son programme, la cheffe de groupe a mis en garde contre les incohérences de la politique de stationnement et les dangers de mobilité à deux vitesses par l'instauration d'une zone basse émission. Enfin, en termes démocratiques, elle a rappelé que le budget participatif - s'il constitue une avancée - reste en-deça de ce que l'on peut attendre pour impliquer toute la population dans les quartiers. Voici son intervention dans son intégralité.

Est donc soumis au débat de ce conseil le très attendu « plan stratégique transversal ». 5 objectifs stratégiques, 8 thèmes pour 137 actions prioritaires et autant d’objectifs opérationnels aussi flous que « diminuer la pollution de l’air » ou imprécis que « Diminuer le nombre de personnes précarisées » …

Avant de rentrer dans le vif du sujet, j’aimerais commencer par ce qui ne figure pas dans ce PST. Dans ce plan ne figure pas la volonté politique clairement exprimée de prioriser le combat social pour une ville zéro-SDF, et pour une ville où il n’y a plus de files d’attente dans les sociétés de logement social.

Ce qui ne figure pas dans ce plan, c’est la volonté politique de faire de l’investissement public un outil pour résoudre les problèmes criants des Liégeois et pas un outil pour attirer les promoteurs privés et améliorer la dite « attractivité » de Liège. Au contraire, l’idée centrale de ce plan est d’utiliser l’argent public pour attirer les investisseurs privés et pour attirer de nouveaux habitants avec de bons salaires. C’est la stratégie libérale de développement de la Ville, comme elle est pratiquée depuis de nombreuses années. Sans succès. Sans succès parce que les constats sont rappelés au début du plan : 24 % de chômage et 20 % des Liégeois vivant sous le seuil de pauvreté.

Si le premier objectif stratégique annoncé est bien de « Lutter contre la pauvreté et les inégalités sociales », dans les 7 thématiques et les grands projets qui suivent, cet objectif stratégique ne prend pas la place qu’il mérite. La déclaration de politique communale du logement revendique à juste titre que la Wallonie consacre une enveloppe budgétaire suffisante aux plans d’ancrage, aux plans de construction de logements sociaux défendus par les communes. Dans le reste du plan, peu de choses sont budgétées. A la fin du plan, on évoque rapidement le besoin de subsides pour toutes ces actions prioritaires. Mais il est étonnant qu’il n’y ait que pour le logement et pour la politique sociale que l’on postule ne rien pouvoir faire sans intervention de la Région Wallonne. Ou en tous les cas, on fait l’hypothèse – malheureusement justifiée – que les subsides arriveront pour tous les autres projets sauf ceux liés au logement et à la politique sociale. Il paraît qu’il y une nouvelle « chimie progressiste » à la Région Wallonne. Le docteur-chimiste président a déjà annoncé 3000 nouvelles constructions pour toute la région wallonne et pour les 5 années à venir. Autant dire que les revendications dans la note de politique communale et reprises dans l’action 4.5 de «  rétablissement des dispositions nécessaires pour permettre à tous les opérateurs de bénéficier des moyens financiers, indispensables pour dépasser les 10% de logements publics sur le territoire communal » ; ces revendications semblent peu crédibles.

Venons-en au contenu du PST. Les consultations citoyennes se suivent et se ressemblent. Apparemment on plafonne aux alentours des 5500 participants. Plus exactement, 5749 participants en 2013 pour Projet de Ville 2012-2022 ; 5023 en 2017 avec « Réinventons Liège » et 5513 en 2019 avec « Liège 2025 ». Avec tous les moyens investis par la ville, c’est clairement décevant. Le nombre de personnes rencontrées est lui carrément en baisse : de 1568 personnes rencontrées en 2017 avec « Réinventons Liège », on est passé à 1200. Et encore une fois, les plus jeunes peinent à trouver leur chemin vers cette consultation. Comme déjà dit lors de précédentes interventions, nous pensons que de telles consultations doivent être accompagnées d’une mobilisation plus large du tissu associatif et surtout d’un travail de terrain, en rue, à la rencontre des Liégeois. Malheureusement, le rapport sur « Liège 2025 » n’est pas accompagné d’une catégorisation sociale des profils des répondants et manque d’une analyse sociologique des participants. A voir le nombre et le type de projets soumis, un biais sociologique important est à craindre. Positivement, je veux souligner la volonté de la Ville de maintenir le contact avec les déposants et d’entretenir leur implication. L’analyse des résultats est par contre étonnamment renvoyée en annexe et il n’est toujours pas clair à la lecture des 217 pages quels projets seront retenus, lesquels pas et sur base de quels critères. Le flou est savamment entretenus, pour me semble-t-il, échapper à une évaluation plus tranchée dans quelques années.

Comme pour ce plan stratégique lui-même, il n’y a pas d’indicateurs définis, pas de critères d’évaluation. C’est pourtant une exigence du guide méthodologique élaboré par le SPW en collaboration avec l’UCVW. Ce guide a échappé à la majorité PS-MR apparemment. Parce que les objectifs opérationnels du PST de la Ville de Liège ne sont pas SMART comme demandés : c’est-à-dire Spécifique Mesurable Acceptable Réaliste et Temporellement limité. Sur le caractère acceptable et réaliste, je pense qu’ils peuvent pour ainsi dire tous l’être. Par contre les aspects mesurables, spécifiques et liés à une échéance sont complètement absents. Aucun tableau de bord n’est fourni, aucune affectation de personnel ni de budget. Monsieur Peterkene voulant apparemment comme dit en commission éviter d’être « bureaucratique ». C’est le catalogue des bonnes intentions avec tout ce qu’il faut de prudence pour être sûr de ne pas être pris par après si l’on a pas atteint l’objectif annoncé.

Sur les contenu de ces actions, je ne vais pas reprendre chacune des 137 une par une mais plutôt attirer votre attention sur quelques unes qui risquent de poser problème. Si nous pouvons soutenir l’ensemble des actions en faveur du vélo et de la mobilité douce, nous sommes par contre plus frileux sur la future gestion du stationnement et surtout sur le phasage des différentes opérations. La réduction de la pression automobile passe par une priorisation des transports publics et des modes doux. Cela veut dire que ces alternatives doivent suffisamment être disponibles en offre de qualité et facilité d’usage pour convaincre les automobilistes d’abandonner leur voiture pour rentrer dans le centre-ville. Le bilan du premier P+R à Sainte-Walburge à la sortie de l’E13 doit nous inciter à s’assurer de la bonne localisation de ces parkings et surtout de l’offre du bus qui doit l’accompagner. Et ne toujours pas prévoir de navettes gratuites, condition pour qu’un p+r soit utilisé, est une aberration que beaucoup de villes ont compris depuis bien longtemps mais Liège ne semble pas vouloir s’en inspirer. Offrir des alternatives de transports crédibles doit venir avant l’extension de la zone de stationnement réglementée.

L’engagement d’un espace vert à 10 minutes de chez soi est clairement renouvelé ce qui est positif. Par contre, pour la Chartreuse et le Ry-Ponet, pourtant priorisés par les participants à la consultation Liège 2025, les engagements sont renvoyés à des schémas d’orientation à venir…
Nous saluons par ailleurs les actions dans le chapitre lié à la transition climatique et particulièrement la revendication que nous avons porté ici au conseil celle d’un réseau de micro-capteurs pour mesurer les pollutions en ville. Néanmoins, nous voulons d’ores et déjà exprimer nos réserves par rapport à la zone de basse émission. Nous pensons que ces zones de basse émission engendrent fatalement une mobilité à deux vitesses : celles pour les plus aisés capables de s’acheter des voitures électriques ou moins polluantes et une pour les moins favorisés qui devront payer pour se déplacer en ville en voiture même si nous en voulons le moins possible au centre-ville. Enfin, concernant ce même chapitre, si l’intérêt de la ville pour le chauffage urbain est envisagé, il est regrettable que la Ville n’envisage pas elle-même de se lancer de manière plus active dans la production d’énergie verte.

J’en viens à la thématique sociale. Plusieurs revendications se retrouvaient dans notre programme et nous serons bien sûr satisfaits de les voir réalisées. Citons la prise en charge de 2 mois de garantie locative, la « réquisition douce » des logements inoccupés ou encore la coordination des dispositifs d’aide alimentaire. Par contre, je regrette que le collège n’envisage pour les grands promoteurs immobiliers que des incitants à faciliter l’accès à 10 % des logements à construire pour l’AIS (Agence Immobilière Sociale). Vous connaissez notre revendication d’une charge d’urbanisme qui impose 30 % de logements sociaux sur les grands projets immobiliers. Nous continuerons à nous mobiliser et à mobiliser les Liégeois pour défendre cette revendication. Nous pensons qu’atteindre des pourcentages significatifs de logements sociaux et publics passe nécessairement par cette mesure. Vous vous désespérez du manque de subsides de la région pour construire du logement social, alors un peu de courage, utilisez un autre levier.

Sur la participation, nous continuons à plaider pour un budget participatif plus substantiel et lié à un pourcentage du budget d’investissement global de la ville. Sur les modalités de cette participation, nous pensons aussi que cela doit être beaucoup plus près des quartiers et du tissu associatif dans ces quartiers.
Enfin, nous sommes impatients de débattre du Schéma de Développement Territorial Communal (SDC). Nous pensons que ce schéma sera l’occasion de connaître vraiment les intentions du collège quant à la réalisation de ces objectifs en termes d’espaces verts mais aussi de logements accessibles.

Sur les 137 actions, plusieurs peuvent avoir notre soutien ciblé lorsqu’elles seront débattues concrètement à ce conseil. Néanmoins, le peu d’ambitions sociales et surtout la poursuite d’une certaine ‘marchandisation’ de la ville nous conduit à la conclusion que vous êtes, le collège, tout à fait en dessous d’une réponse à l’urgence réelle des liégeoises et des liégeois.

Sophie Lecron

 

 

 


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